ATLANTIC RECORDS



the Funky Soul story - Atlantic Records - Ahmet et Nesuhi Ertegun

 

L'histoire d'Atlantic Records

est le résultat d'une passion,

celle de deux jeunes gens d'origine turque

pour le jazz des années 1940,

Ahmet Ertegun et son frère Nesuhi.

 


Ils ont grandi successivement en Suisse, en France, en Angleterre avant de s'établir à Washington où leur père occupe pendant 10 ans les fonctions d'ambassadeur de Mustapha Kemal (fondateur et premier président de la République de Turquie), puis de son successeur Ismet Inönü. 

 

Ce n'est pourtant pas aux Amériques mais en Europe qu'Ahmet a découvert le jazz à l'âge de dix ans en assistant à un concert de Gab Calloway et de Duke Ellington au Palladium de Londres. Dès son arrivée aux États-Unis, il entretient sa flamme pour la musique afro-américaine en accumulant les 78t, plus de quinze mille au total, achetés pour la plupart d'occasion dans le ghetto de Washington. La mort du père en 1944 contraint les deux frères à survivre par leurs propres moyens et ces disques revendus à bon prix à des collectionneurs, donnent à Ahmet une leçon appréciable: la musique est un hobby agréable, c'est aussi un moyen comme un autre de gagner de l'argent, un constat qui le décide à se lancer dans le métier du disque en octobre 1947.

 

Ahmet Ertegun a besoin d'un partenaire initié aux arcanes d'un univers dont lui-même ne sait rien, et il s'associe à Herb Abramson, un jeune dentiste new-yorkais, passionné de jazz comme lui, qui a déjà fait ses preuves auprès de la marque National. En guise de capital, Ertegun emprunte dix mille dollars à son propre dentiste, une profession qui joue décidément un rôle de premier plan dans la naissance d'Atlantic.

 

the Funky Soul story - Atlantic Records - Herb Abramson

 

Le Ritz abrite les premiers bureaux du jeune label, mais la fortune étant plus longue à venir qu'Ahmet ne l'espérait, il lui faut très vite se rabattre sur un établissement plus discret de la 56è Rue.

 

Dès son lancement, Atlantic joue de malchance car le puissant syndicat des musiciens vient de voter une grève illimitée des studios à compter du 1er janvier 1948 pour protester contre la concurrence des juke-boxes. Avec la ferme intention de contourner cet écueil, Ertegun et Abramson font le tour des clubs d'Amérique à la recherche d'inconnus de talent, gravant quatre faces à la sauvette à chaque fois que l'occasion se présente.

 

Après quelques 78t obscurs signés Tiny Grimes et Eroll Garner, une version enregistrée du Roméo et Juliette de Shakespeare réalisée pour faire plaisir à Abramson et une série de contes pour enfants, Atlantic découvre enfin le bon filon avec Stick McGhee, auteur et interprète d'une chanson à boire qui a fait un peu de bruit en 1947 sur le petit label Harlem.

 

Quelque mois plus tard, alors que le disque est épuisé depuis longtemps, un distributeur de la New Orleans promet la lune à Ertegun et Abramson s'ils lui trouvent cinq mille exemplaires du disque; comme rien n'est impossible aux deux producteurs affamés, ils localisent Stick et lui font ré-enregistrer sa chanson en février 1949. Moins de deux ans plus tard, publié sous le nom de Stick McGhee and his Buddies, le 78t entre dans les classements des meilleurs ventes de disques race de Billboard où il se maintient pendant un record de vingt-trois semaines. Après 400.000 exemplaires vendus et l'entrée dans le Top 30 Pop, c'est l'avenir d'Atlantic qui se joue sur ce succès, indiquant la voie à suivre à ses fondateurs qui concentrent désormais leurs efforts sur le rhythm & blues.

 

Tiny Grimes - Midnight Special

 

Stick McGhee - Drinkin' Wine, Spo-Dee-O-Dee

 

 

En raison des coûts très limités de leurs productions, Ertegun et Abramson peuvent multiplier les séances. Pour la seule année 1949, ils enregistrent un total de 187 titres, ce qui leur permet de commencer à se faire un nom dans le monde du disque. Au début des années cinquante, avec l'arrivée de nouveaux artistes à succès comme le blues shouter Big Joe Turner ou la chanteuse Ruth Brown, la famille Atlantic s'agrandit en intégrant l'ingénieur du son Tom Dowd ainsi que Miriam Abramson, femme du con-fondateur du label, qui s'occupe des finances. Enfin, c'est le journaliste Jerry Wexler qui est recruté pour s'imposer bientôt comme le producteur phare de la maison.

 

Big Joe Turner - The Chill Is On

 

Ruth Brown - Teardrops From My Eyes

 

the Funky Soul story - Atlantic Records - Tom Dowd, Miriam Abramson et Jerry Wexler

 

Les premiers enregistrements Atlantic tiennent essentiellement de l'artisanat: quand ils ne passent pas leurs soirées à l'Apollo de Harlem, Wexler et Ertegun multiplient les virées dans les clubs new-yorkais à la recherche de la perle rare; une fois un artiste prometteur repéré, ils lui proposent un contrat et l'invitent à venir dans leur petits bureaux où Tom Dowd commence par pousser les meubles pour faire de la place avant d'installer un micro pour les musiciens, et un autre dans la cuvette des toilettes en guise de chambre d'écho. Dans ces conditions précaires, la meilleure chance de réussite d'Atlantic tient à la capacité de ses dirigeants à dénicher de nouveaux talents, ce que font Wexler et Ertegun avec une sûreté de jugement formidable.

 

Le succès commercial qui accompagne le recrutement d'artistes comme les Chords, les Clovers ou les Drifters de Clyde McPhatter permet à Atlantic de poursuivre sa croissance, jusqu'à ce que le départ d'Herb Abramson pour l'armée vienne modifier la donne; à terme, Jerry Wexler va prendre sa place en rachetant ses actions tandis que Nesuhi Ertegun, appelé par son frère Ahmet, se charge de développer le catalogue jazz. En attendant, le rhythm & blues continue à assurer la suivie d'Atlantic, surtout depuis l'arrivée de Ray Charles qui fait figure de star montante de la marque en lançant les bases de la révolution soul. Tout au long des années cinquante, I've Got A Woman, Drown In My Own Tears, Lonely Avenue, (Night Time Is) The Right Time et What'd I Say propulsent Ray et sa maison de disques sur le devant de la scène, aux Etats-Unis comme en Europe où Ertegun possède de nombreux contacts qui vont contribuer à la popularité grandissante de la musique afro-américaine.

 

The Chords - Sh Boom

 

The Clovers - Lovey Dovey

 

The Drifters - Such A Night

 

Ray Charles - I've Got A Woman

 

Ray Charles - Drown In My Own Tears

 

Ray Charles - Lonely Avenue

 

Ray Charles - (Night Time Is) The Right Time

 

Ray Charles - What'd I Say - part. 1 & 2

 

 

La défection de Ray Charles en 1960 est un coup dur, tout comme l'est la même année la décision de Sam Cooke de signer chez RCA alors que Jerry Wexler lui faisait les yeux doux, mais le R&B est trop ancré dans l'histoire d'Atlantic pour qu'il soit question de modifier la politique éditoriale de la marque. Depuis l'avènement du rock'n roll, les artistes noirs commencent à toucher le grand public et le groupe Atlantic/Atco en profite pour pour lancer dans l'arène Pop ses nouvelles vedettes, Bobby Darin, les Coasters, ou encore Ben E. King qui s'émancipe magistralement des Drifters en 1961 grâce à Stand By Me.

 

Bobby Darin - Irresistible You

 

The Coasters - Yakety Yak

 

Ben E. King - Stand By Me

 

 

En sa capacité de responsable artistique de la compagnie, Wexler perçoit pourtant les changements qui sont en train de bouleverser la donne dans la profession. Après une décennie qui a conduit progressivement à l'intégration du rhythm & blues, la musique populaire afro-américaine sudiste propose une alternative à la soul consensuelle de Motown. Wexler est le premier à prendre la mesure de ce bouleversement en distribuant dans un premier temps les productions de la petite firme Stax de Memphis. Au fur et à mesure que la réussite de Carla Thomas, Booker T. & The MG's et Otis Redding confirme ses attentes, Wexler cherche à conduire le catalogue Atlantic plus près de la vérité du blues et du gospel qui caractérise la soul sudiste.

 

Carla Thomas - Gee Whiz!

 

Booker T & The MG's - Hip Hug-Her

 

Otis Redding - I've Been Loving You Too Long

 

 

Les tentatives menées en collaboration avec Bert Berns autour de Solomon Burke constituent un pas timide dans ce sens, mais c'est avant tout le succès de Wilson Pickett ne 1965 avec In The Midnight Hour, enregistré chez Stax à Memphis, qui confirme la validité de cette démarche. Moins d'un an plus tard, Percy Sledge enfonce le clou et met la région de Muscle Shoals sur la carte de la soul en obtenant un best-seller planétaire grâce à When A Man Loves A Woman, plébiscité aussi bien par sa propre communauté que par le grand public.

 

Solomon Burke - Cry To Me

 

Wilson Picket - In The Midnight Hour

 

Percy Sledge - When A Man Love A Woman

 

 

Cette preuve que la réussite crossover n'est pas nécessairement synonyme de renoncement aux valeurs les plus spécifiques de la musique noire est une leçon pour Wexler qui reste fidèle à cette doctrine artistique jusqu'au tournant des années 1970. Après Sam & Dave, "prêtés" à Stax où Isaac Hayes et David Porter font d'eux des champions de la soul sudiste, c'est Aretha Franklin que Wexler transforme en Lady Soul, diva incontestée qui achève de légitimer cette école.

 

Sam & Dave - When Something Is Wrong with My Baby

 

Aretha Franklin - Baby I Love You<

 

 

Par la suite, les explorations d'Atlantic vont se poursuivre à travers les studios du Sud avec Betty Wright, James Carr, Clarence Carter, Arthur Conley, Barbara Lynn, et même Brook Benton dont la carrière se trouve relancée en 1969 par le succès de Rainy Night In Georgia, enregistré à Miami.

 

Betty Wright - Clean Up Woman

 

James Carr - You've Got My Mind Messed Up

 

Clarence Carter - Too Weak To Fight

 

Arthur Conley - Sweet Soul Music

 

Barbara Lynn - Sure Is Worth It

 

Brook Benton - Rainy Night In Georgia

 

 

Au moment même où l'ampleur de ces réalisations devrait définitivement consolider les liens entre Atlantic et la soul, la compagnie traverse une crise d'identité majeure qui va la conduire à renoncer à sa sacro-sainte politique du "tout rhythm & blues". Avec ses angoisses liées à son insécurité personnelle, Jerry Wexler est inconsciemment responsable d'un changement qui va à terme lui coûter beaucoup, lorsqu'il pousse ses co-dirigeants à vendre Atlantic à Warner Seven Arts pour la somme ridiculement basse de 17,5 millions de dollars à l'automne 1967, deux décennies après sa naissance chaotique; pour ne donner qu'un exemple de l'incongruité financière de cette transaction, le chiffre d'affaires d'Atlantic pour la seule année de 1968 s'élève à près de 50 millions de dollars. La situation se trouve encore compliquée par le fait que Warner est racheté à son tour par une compagnie spécialisée dans les pompes funèbres et les immeubles de parking new-yorkais, deux secteurs situés à des années lumière du disque, et Ahmet Ertegun n'accepte de rester à la tête de sa maison de disques qu'à la condition d'avoir les mains libres.

 

Ahmet s'intéresse désormais à des aspects plus lucratifs du show-business pour gratifier ses besoins, changeant brusquement son fusil d'épaule pour faire passer au second plan les productions R&B d'Atlantic au profit de groupes en pleine ascension comme Buffalo Springfield qui va se métamorphoser en Crosby, Stills, Nash & Young, Led Zeppelin et surtout les Rolling Stones. En devenant un géant du disque, la petite firme familiale de la veille laisse place à une multinationale dont se sentent exclus en premier chef les artistes afro-américains qui ont bâti sa réputation, Solomon Burke en tête. La décision de Jerry Wexler de s'installer en 1968 à Miami dans une demi-retraite ne fait rien pour faciliter l'avenir du catalogue R&B de la marque. 

 

Parallèlement, la montée du Black Power produit un certain nombre d'effets inattendus sur ce marché, à une époque où certains réseaux mafieux afro-américains profitent de la radicalisation des rapports entre communautés pour menacer directement les principaux professionnels blancs, accusés de s'être enrichis sur le dos des artistes noirs. Avec quelques autres manitous historiques du R&B comme Marshall Sehorn (l'associé d'Allen Toussaint à La Nouvelle-Orléans), Wexler est même l'objet de menaces de mort qui tempèrent quelque peu son ardeur.

 

D'autres pressions exercées par des figures historiques de l'Amérique noire comme le pasteur Jesse Jackson, moins violentes mais toutes aussi fortes, poussent Atlantic à confier la direction du département R&B à un afro-américain, Henry Allen. Cette forme de ségrégation à l'envers est aux yeux de beaucoup un mal nécessaire pour promouvoir des professionnels issus de la communauté noire. Même après son retour à New York en 1973, Jerry Wexler se sent progressivement mis sur la touche dans son secteur de prédilection et concentre une large part de de ses efforts sur le développement du bureau d'Atlantic à Nashville, consacré à la musique country; de plus en plus mal à l'aise avec la politique rock de l'entreprise, Wexler atteint le point de non-retour en 1975 lorsque Ertegun fait échouer le rachat du contrat des Jackson 5, en rupture de ban avec Motown, et il quitte définitivement Atlantic pour poursuivre en indépendant sa carrière de producteur.

 

Sous la tutelle d'Ahmet Ertegun, Atlantic n'a jamais renié ses affinités avec la musique populaire noire, comme on a pu le constater tout au long des années 1970 avec les succès des Spinners, des Persuaders, de Blue Magic, de Roberta Flack, de Donny Hathaway, et même des Temptations qui effectuent un court passage au sein de la firme new-yorkaise entre deux contrats avec Motown; tout semble indiquer pourtant qu'Atlantic s'intéresse avant tout à un marché rock et pop, et si l'arrivée du disco permet un retour au premier plan des groupes afro-américains comme Chic et Sister Sledge à la fin de la décennie, c'est bien parce que leur potentiel crossover est évident. Depuis vingt ans, Johnny Gill, LeVert Miki Howard, Chuckii Booker, En Vogue ou Brandy ont maintenu en vie la catalogue afro-américain d'Atlantic mais il ne fait pas de doute que les priorités éditoriales de la compagnies se situent désormais ailleurs, l'esprit militant qui animait Ahmet Ertegun a ses débuts, décédé le 14 décembre 2006, s'étant définitivement dilué, au fur et à mesure, dans la soupe aux dollars.

 

The Spinners - I'll Be Around

 

The Persuaders - Thin Line Between Love and Hate

 

Blue Magic - Slideshow

 

Roberta Flack - Killing Me Softly With His Song

 

Roberta Flack feat. Donny Hathaway - Where Is The Love

 

 

source : Encyclopédie du Rhythm & Blues et de la Soul (éditions Fayard, 2002)

 

 

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dans une collection de 8 volumes entre 1947 et 1974. 

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